Gjirokastër, ville UNESCO de pierre : citadelle, maisons-tours, maison Kadaré, maison natale d'Hoxha. Lecture littéraire et politique du Sud albanais.
Gjirokastër (19 836 habitants) escalade les pentes de la vallée du Drino par étages superposés de pierre grise — maisons à toits d'argent qui font de la ville entière une carrière de calcaire taillé. L'UNESCO l'a inscrite en 2005 dans la série « Centres historiques de Berat et Gjirokastër ». Au-dessus des maisons, l'une des plus grandes citadelles des Balkans ; en contrebas, la vallée du Drino file plein sud vers la frontière grecque à 36 km. Depuis Tirana, comptez 223 km et 3 h. Pour le voyageur français lecteur d'Ismail Kadaré — Gjirokastër est sa ville natale — l'expérience est presque romanesque : on marche dans les pages de Chronique de la ville de pierre et du Dossier H..
Gjirokastër est mentionnée pour la première fois en 1336 par l'empereur byzantin Jean VI Cantacuzène sous le nom d'Argyrókastron, « la forteresse d'argent ». La famille albanaise Zenebishi la contrôla à partir de la fin du XIVe siècle — Gjon Zenebishi y vainquit Esau de' Buondelmonti en 1399 — et la ville se rendit aux Ottomans en 1418 après un siège. La révolte de Skanderbeg amena un second siège en 1432-1436, mené par Depë Zenebishi.
Le poids politique moderne de la ville est considérable. Le 23 juillet 1880, Gjirokastër accueillit un grand congrès de la Ligue de Prizren, mouvement du Réveil national qui se battait pour empêcher le partage de l'Albanie ottomane. La première école albanophone de Gjirokastër ouvrit en 1908. À partir de 1914, la ville fut la capitale de l'éphémère République autonome de l'Épire du Nord sous Georgios Christakis-Zografos — État sécessionniste pro-grec qui ne survécut pas un an. Et le 16 octobre 1908, Enver Hoxha, le dictateur qui régna sur l'Albanie de 1944 à 1985, naquit dans une maison de pierre de Gjirokastër — aujourd'hui Musée ethnographique. Quatre régimes politiques en un siècle, dans une seule ville.
La citadelle de Gjirokastër domine la ville depuis une crête à 300 mètres. Ouverte tous les jours de 9 h à 19 h en été, 9 h à 17 h en hiver ; entrée 400 ALL (environ 4 €) pour les adultes, 300 ALL pour les groupes, 200 ALL pour les seniors. À l'intérieur : une galerie voûtée d'artillerie italienne et allemande capturée, un avion-école T-33 américain de l'US Air Force installé en 1957 dont le pilote fut contraint d'atterrir cette même année (sa présence intensifia la paranoïa de Hoxha sur l'infiltration occidentale), et l'amphithéâtre du Festival folklorique national qui accueille tous les cinq ans le célèbre rassemblement.
En contrebas de la citadelle, le Vieux Bazar rayonne en ruelles pavées bordées de boutiques des XVIIIe et XIXe siècles. La maison Skenduli et la maison Zekate, deux maisons-tours ottomanes restaurées avec leurs plafonds de bois sculpté, niches peintes et appartements des femmes, sont les deux meilleurs exemples de l'architecture en pierre locale (chacune environ 200 ALL, horaires diurnes). Le Musée ethnographique, dans la maison natale de Hoxha, présente la vie traditionnelle de Gjirokastër — le bâtiment lui-même est l'exposition principale. La mosquée de Gjirokastër (1757) ancre le bazar. Pour une heure supplémentaire, montez vers les ruines de l'aqueduc Ali Pacha au-dessus de la ville (30 minutes de marche, gratuit).
Gjirokastër possède sa propre tradition culinaire. Cherchez l'oshaf, dessert d'agneau aux figues consommé pour le Bayram, et les qifqi — petites boulettes frites de riz, menthe et œuf qui constituent le snack signature de la ville. Les tavernas Kardhashi et Te Kuqa dans le bazar servent une cuisine traditionnelle solide pour 12-18 € par personne. Le Tonneau (en albanais Kazanat) est l'adresse plus contemporaine, dans une grange restaurée à la sortie de la ville. Les vins de la vallée du Drino, parfois venus de Libohovë voisine, accompagnent les agneaux rôtis ; la rakia de raisin de la région reste l'une des meilleures du Sud.
Pour le voyageur lecteur, Gjirokastër est inséparable d'Ismail Kadaré (1936-2024), prix Booker international 2005 et probablement le seul écrivain albanais largement traduit en français — chez Fayard et Stock, dans la traduction de Jusuf Vrioni puis de Tedi Papavrami. Né dans la même ville que le dictateur, Kadaré entretint avec le régime Hoxha une relation ambiguë qui nourrit son œuvre — entre allégeance partielle et dissidence chiffrée. La maison Kadaré, ouverte au public en 2017 puis en 2022, jouxte la maison ethnographique (l'ancienne demeure d'Hoxha) : deux maisons-tours typiques séparées par cinquante mètres et une œuvre littéraire entière. Pour le visiteur français, traverser cette distance prend dix minutes mais signifie soixante ans d'histoire albanaise.
Tous les cinq ans, l'amphithéâtre de la citadelle accueille le Festival folklorique national de Gjirokastër — huit jours de musiques, danses et costumes traditionnels qui rassemblent des troupes de toutes les régions albanaises et de la diaspora kosovare, macédonienne, italo-arbëreshe. Le festival, fondé en 1968 sous Hoxha comme vitrine officielle d'une « culture nationale unifiée », est devenu après 1990 un véritable conservatoire vivant. La polyphonie iso de Labëria qui s'y entend régulièrement été inscrite par l'UNESCO au patrimoine immatériel en 2008. Pour le voyageur français qui aurait fréquenté les festivals corses ou basques, l'expérience est saisissante : une polyphonie modale très ancienne, sans accompagnement instrumental, qui rappelle parfois certaines pièces du répertoire des Voix bulgares mais avec une géométrie sonore propre. Prochaine édition annoncée en 2028.
La Labëria, dont Gjirokastër est la capitale historique, abrite l'iso-polyphonie albanaise inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité par l'UNESCO dès 2005. Ces chants à plusieurs voix sans accompagnement instrumental, exécutés par des groupes d'hommes ou plus rarement de femmes, fascinent les ethnomusicologues français depuis les années 1970 : la Maison des cultures du monde à Vitré leur a consacré plusieurs résidences. La structure à trois ou quatre voix — prise, contre-prise, bourdon — produit des dissonances frottes et des cadences modales qui rappellent à la fois le contrepoint corse de Sartne et certaines polyphonies sardes. Plusieurs kafe du bazar de Gjirokastër accueillent des chanteurs spontanés ; le festival folklorique national, lorsqu'il a lieu, en propose les meilleures versions. Écouter la Vajtim (lamentation funbre) ou la Kënga e Ali Pashë Tepelenës, c'est saisir une couche mémorielle d'une profondeur étonnante.
Gjirokastër s'inscrit naturellement sur l'axe Sud reliant la côte ionienne et Berat. Le Riviera, Butrint et Gjirokastër — 3 jours relie en trois jours la Riviera, Butrint et Gjirokastër depuis Tirana — l'itinéraire le plus efficace pour un premier voyage. Le Circuit Albanie 6 jours — sites UNESCO inclut Gjirokastër parmi les villes UNESCO d'un parcours de six jours.
Une journée et une nuit pour la citadelle, le bazar et une maison-tour. Deux jours pour ajouter Lazarat, Antigoneia ou la maison Kadaré-Hoxha en visite approfondie.
Oui, en tant qu'objet politique. Cet avion-école américain forcé d'atterrir à Tirana-Rinas en 1957 fut transporté à Gjirokastër à la demande de Hoxha comme trophée et preuve d'« infiltration impérialiste ». Il devint l'un des objets emblématiques du musée d'État.
Oui. La maison natale, restaurée par la famille et rouverte en 2022, présente la bibliothèque d'enfance, les premières publications et plusieurs objets personnels. Comptez 30 à 45 minutes.
Oui, par Kadaré : sa traduction française par Jusuf Vrioni a fait connaître la littérature albanaise au lectorat européen. Plusieurs guides locaux parlent français ; l'Institut français de Tirana organise occasionnellement des événements à Gjirokastër.
Distance Tirana–Gjirokastër : 223 km, 3 h. Bus : 4-5 départs par jour, environ 1 000 ALL. Citadelle : 400 ALL. Maison Zekate / Skenduli : 200 ALL chacune. UNESCO : 2005. Saison : avril–octobre.
How it works
Écoutez la visite audio gratuite — ou réservez une expérience guidée privée.
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