Tepelenë : château d'Ali Pacha (1740-1822), Porte du Vizir 1819, visite de Lord Byron 1809, vallée de la Vjosa, mémoire pénitentiaire.
Tepelenë (6 761 habitants pour la municipalité, la ville elle-même plus modeste) se dresse haut au-dessus de la Vjosa, à 179 km et 2 h 30 à 3 heures au sud de Tirana. Son nom est indissociable de l'un des personnages les plus extraordinaires de la fin de l'Empire ottoman : Ali Pacha de Tepelena (vers 1740-1822), le « Lion de Janina », qui se tailla un fief quasi indépendant à travers l'ouest de la Grèce et le sud de l'Albanie, et reçut ici Lord Byron en 1809. Son château en ruines domine encore la ville. Pour le voyageur français formé à Chateaubriand et à l'orientalisme romantique, Tepelenë est un lieu littéraire de tout premier plan.
Ali Pacha naquit dans une famille de Tepelenë vers 1740 et bâtit son pouvoir par un mélange de brutalité, de finesse financière et d'alliance sélective avec la cour ottomane. Au début du XIXe siècle, son pachalik s'étendait du sud de l'Albanie jusqu'à la Grèce continentale, avec capitales à Janina (Ioannina, en Épire grecque) et résidence d'été dans son village natal. Il agrandit le château de Tepelena en 1819 ; l'inscription de la Porte du Vizir, encore lisible, enregistre ses travaux. Tombé en disgrâce auprès du sultan Mahmud II, il fut tué à Janina en 1822 — mais son nom continue d'irriguer la littérature de voyage sur l'Albanie et l'Épire.
En octobre 1809, le jeune Lord Byron, alors âgé de 21 ans, vint rendre visite à Ali Pacha à Tepelenë au cours de son Grand Tour. La rencontre, consignée dans ses lettres et insérée dans le Chant II du Childe Harold's Pilgrimage publié en 1812, introduisit l'Europe romantique à l'idée d'une Albanie sauvage et noble — moment littéraire qui structure encore aujourd'hui le regard des voyageurs sur le pays, deux siècles plus tard. Pour le lecteur français qui a parcouru les Mémoires d'Outre-Tombe, Byron à Tepelenë et Chateaubriand à Athènes appartiennent au même geste : inventer l'Orient grec et balkanique pour l'imagination européenne.
Le château de Tepelena en ruines occupe l'éperon rocheux qui domine la confluence Vjosa-Drino. La Porte du Vizir de 1819, avec son inscription, est le morceau le mieux conservé. Accès libre, en horaires de jour. Comptez 45 minutes pour faire le tour des remparts et profiter du panorama sur la vallée — l'un des plus saisissants d'Albanie méridionale. La ville moderne, modeste, possède quelques bâtiments d'avant-guerre encore debout malgré le séisme de 1920 qui détruisit une grande partie du tissu ancien. Une stèle commémorative signale le passage de Byron.
À 20 km au nord, le monastère orthodoxe de Madhër (XVIIIe siècle) mérite un détour pour ses fresques. À 30 km au sud, on rejoint Gjirokastër, ville UNESCO. Tepelenë sert d'étape pratique sur l'axe sud, plus que de destination en soi pour un séjour long.
La cuisine de Tepelenë reflète son cadre fluvial et montagnard. La truite de la Vjosa grillée à la braise, l'agneau de printemps des collines de Memaliaj, le fromage frais de Kurvelesh, le miel de châtaigniers et le raki distillé dans les villages alentour composent les meilleurs repas. Quelques tavernes en bord de route entre Memaliaj et Tepelenë proposent des déjeuners simples sous la treille pour 8-12 € par personne. La région produit aussi un vin rouge artisanal léger, à demander dans les bonnes maisons.
Pour le voyageur français qui s'intéresse à l'histoire balkanique, Ali Pacha n'est pas qu'un personnage byronien : il représente le modèle du satrape semi-indépendant de la fin de l'Empire ottoman, dont l'autonomisation prépare paradoxalement la naissance des nationalismes. En traitant directement avec la France napoléonienne et avec la Grande-Bretagne, en accueillant à sa cour intellectuels grecs et albanais, en sponsorisant des écoles et des fortifications modernes, il créa un espace politique régional dans lequel mûrirent l'hellénisme grec et le kombi albanais. Sa chute en 1822 coïncide presque exactement avec le début de la guerre d'indépendance grecque — ce n'est pas un hasard. La région autour de Tepelenë garde encore aujourd'hui la mémoire de cette parenthèse géopolitique.
Trois moments ultérieurs ancrent Tepelenë dans l'histoire moderne. En 1833, la révolte locale contre Emin Pacha fut menée par Tafil Buzi, dans le cadre des troubles albanais qui contribuèrent à la déstabilisation tardive des provinces ottomanes. En 1920, un séisme dévastateur détruisit une grande partie de la ville ancienne, raison pour laquelle le tissu architectural visible aujourd'hui reste limité. À la fin des années 1940, sous Hoxha, un camp de concentration fut établi à Tepelenë pour les familles d'opposants politiques — femmes, enfants, vieillards déportés, soumis au travail forcé dans la construction du barrage et des canaux. Le camp ferma en 1953 ; la mémoire en fut longtemps tue. Depuis 2014, des associations d'anciens détenus et l'Institut d'études des crimes du communisme ont obtenu une stèle commémorative en centre-ville. Cette mémoire pénitentiaire ajoute à Tepelenë une couche tragique que le voyageur intellectuel ne saurait ignorer.
Tepelenë s'inscrit dans la vallée de la Vjosa, classe en mars 2023 parc national de rivière sauvage par l'État albanais en partenariat avec Patagonia et l'IUCN — le premier parc national européen de ce type. La Vjosa coule sur 270 kilomètres depuis le Pène mont grec jusqu'à l'Adriatique près de Vlora, sans aucun barrage hydroélectrique majeur, ce qui en fait une exception écologique en Europe. Pour le voyageur français qui a vu le Tarn, l'Allier ou la Loire — dernière grande rivière française quasi-libre —, la Vjosa offre une comparaison éclairante. Les biologistes y recensent plus de 1 100 espèces, dont la loutre, l'aigle impérial et plusieurs poissons endémiques. La pression des microcentrales hydroélectriques, forté entre 2010 et 2020 par des financements européens (BERD, BEI), a été vaincue par une coalition d'ONG locales et européennes — victoire écologique récente que le voyageur lettré lit avec intérêt. Le pont ottoman de Memaliaj, à quelques kilomètres au nord de Tepelenë, offre l'un des plus beaux points de vue sur la rivière.
Tepelenë s'insère naturellement entre Përmet et Gjirokastër, sur l'axe Vjosa. L'Riviera, Butrint et Gjirokastër — 3 jours traverse la région en route vers la Riviera et Gjirokastër. Le Circuit Albanie 6 jours — sites UNESCO peut intégrer une halte à Tepelenë pour la Porte du Vizir et le panorama.
1 h 30 à 2 heures suffisent pour le château, la Porte du Vizir et un déjeuner. Tepelenë est une étape, non un séjour.
Oui, mais sans aménagement. Chaussures fermées indispensables, prudence avec les enfants — pas de garde-corps systématiques, sols irréguliers.
Apportez le Chant II du Childe Harold en édition bilingue (Aubier, GF Flammarion). Lire les strophes consacrées à Ali Pacha au pied de la Porte du Vizir reste un moment fort du voyage romantique.
Pas à Tepelenë. Le principal musée Ali Pacha se trouve à Janina (Ioannina), côté grec, à 2 heures de route via le poste-frontière de Kakavija.
Distance Tirana–Tepelenë : 179 km, 2 h 30-3 h. Tepelenë–Gjirokastër : 30 km, 35 minutes. Château : accès libre, Porte du Vizir 1819. Byron : visite à Ali Pacha en octobre 1809. Camp de Tepelenë : 1949-1953, stèle commémorative.
How it works
Écoutez la visite audio gratuite — ou réservez une expérience guidée privée.
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